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Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations unies s’est imposée comme l’architecture centrale de la gouvernance internationale de la paix et de la sécurité, reposant sur une philosophie multilatérale, normative et juridico-institutionnelle. Le Conseil de sécurité, malgré ses limites structurelles et politiques, demeure le symbole de cette ambition : substituer à la loi du plus fort un ordre fondé sur des règles communes, la coopération et le compromis. C’est précisément cette architecture que la présidence de Donald Trump a frontalement remise en cause, tant dans son discours que dans ses pratiques diplomatiques. Dans ce contexte s’inscrit l’idée – plus politique que juridique, plus doctrinale qu’institutionnelle – d’un « Conseil de la paix », parfois présenté comme une Onu-bis. Il ne s’agit pas d’une organisation internationale formellement constituée, mais d’une logique stratégique émergente : celle d’une paix conçue comme un produit marchand, négociable, conditionné à des intérêts nationaux immédiats, et piloté par la puissance américaine en dehors, voire contre les cadres multilatéraux existants.
D’une paix normative à une paix transactionnelle
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations unies s’est imposée comme l’architecture centrale de la gouvernance internationale de la paix et de la sécurité, reposant sur une philosophie multilatérale, normative et juridico-institutionnelle.
Le Conseil de sécurité, malgré ses limites structurelles et politiques, demeure le symbole de cette ambition : substituer à la loi du plus fort un ordre fondé sur des règles communes, la coopération et le compromis. C’est précisément cette architecture que la présidence de Donald Trump a frontalement remise en cause, tant dans son discours que dans ses pratiques diplomatiques.
Dans ce contexte s’inscrit l’idée plus politique que juridique, plus doctrinale qu’institutionnelle d’un «Conseil de la paix », parfois présenté comme une Onu-bis. Il ne s’agit pas d’une organisation internationale formellement constituée, mais d’une logique stratégique émergente : celle d’une paix conçue comme un produit marchand, négociable, conditionné à des intérêts nationaux immédiats, et piloté par la puissance américaine en dehors, voire contre les cadres multilatéraux existants.
Cet article se propose d’analyser ce « Conseil de la paix » comme une alternative américaine au multilatéralisme classique, structurée autour du paradigme America First.
Il s’agira, d’une part, de montrer en quoi cette approche constitue une remise en cause profonde du multilatéralisme onusien et, d’autre part, d’évaluer son efficacité supposée à l’aune d’une paix transactionnelle privilégiant la décision unilatérale au consensus international.
I. Le « Conseil de la paix »: genèse idéologique d’une Onu-bis américain
A. Le rejet du multilatéralisme classique
La politique étrangère de Donald Trump s’inscrit dans une tradition réaliste radicalisée, marquée par une profonde méfiance à l’égard des institutions multilatérales. Pour Trump, l’Onu, l’Otan, l’Omc ou encore l’Oms incarnent moins des instruments de coopération que des mécanismes de captation des ressources américaines au profit d’alliés jugés opportunistes. Cette perception nourrit une critique constante : le multilatéralisme serait inefficace, coûteux et contraire aux intérêts vitaux des États-Unis.
Dans cette perspective, le Conseil de sécurité de l’Onu apparaît comme un organe paralysé par le veto, la recherche du consensus et les jeux d’équilibre entre grandes puissances. À l’opposé, Trump valorise la rapidité décisionnelle, la négociation bilatérale et l’usage assumé du rapport de force. Le «Conseil de la paix» s’inscrit alors comme une réponse idéologique à cette frustration : si l’Onu ne peut garantir la paix selon les termes américains, il faut contourner l’Onu.
B. Une architecture informelle mais opératoire
Contrairement au Conseil de sécurité, le Conseil de la paix version trumpienne ne repose ni sur une charte, ni sur une composition formalisée, ni sur des règles de procédure. Il s’agit d’un dispositif souple, ad hoc, structuré autour de sommets, d’accords bilatéraux ou trilatéraux, et de médiations directes pilotées par Washington.
Les exemples sont révélateurs: négociations directes avec la Corée du Nord, accords dits «d’Abraham » au Moyen-Orient, pressions unilatérales sur l’Iran en dehors de l’accord multilatéral sur le nucléaire. Dans chacun de ces cas, les États-Unis se positionnent comme arbitre exclusif de la paix, court-circuitant les enceintes multilatérales traditionnelles.
Ce Conseil de la paix n’est donc pas un organe, mais une méthode : la paix n’est plus le fruit d’un ordre collectif, mais le résultat d’un deal.
C. Une lecture hobbésienne du système international
La philosophie implicite de ce modèle renvoie à Thomas Hobbes : l’ordre international est perçu comme un état de nature, chaotique, conflictuel, où seule la puissance garantit la sécurité. Le multilatéralisme apparaît dès lors comme une illusion morale, incapable de discipliner durablement les acteurs.
Dans ce chaos hobbésien, les États-Unis assument le rôle du Léviathan partiel : non pas un souverain universel, mais un acteur dominant capable d’imposer temporairement la paix par la contrainte, l’incitation économique ou la menace stratégique. Le Conseil de la paix devient ainsi un instrument de gestion du désordre, et non de construction d’un ordre juste.
II. La paix comme produit marchand : logique transactionnelle et intérêts américains
A. La marchandisation de la paix
Au coeur du Conseil de la paix se trouve une conception profondément économique des relations internationales. La paix n’est plus un bien public mondial, mais un bien conditionnel, accessible en échange de concessions politiques, économiques ou stratégiques.
Cette logique est visible dans l’usage systématique des sanctions économiques comme levier de négociation, dans la monétisation des alliances militaires (contribution financière accrue exigée des alliés), et dans l’instrumentalisation de l’aide internationale. La paix devient un contrat : elle a un prix, fixé par le plus fort.
B. Le deal plutôt que la norme
Là où le multilatéralisme privilégie la norme juridique et le compromis, le Conseil de la paix privilégie le deal ponctuel. Chaque conflit est traité isolément, sans souci de cohérence systémique ni de précédents normatifs.
Cette approche permet une flexibilité maximale, mais au prix d’une instabilité structurelle.
Les accords conclus ne reposent ni sur une légitimité collective, ni sur des mécanismes robustes de suivi. Ils sont révocables, dépendants de la volonté politique américaine et du rapport de force du moment.
C. L’intérêt national américain comme boussole unique
Le principe America First constitue la clé de voûte du dispositif. La paix n’est recherchée que dans la mesure où elle sert directement les intérêts stratégiques, économiques ou électoraux des États-Unis. Les conflits périphériques, sans impact immédiat sur ces intérêts, sont marginalisés.
Ce recentrage permet une allocation plus ciblée des ressources américaines, mais il introduit une hiérarchisation brutale des vies et des territoires, contraire à l’universalisme onusien.
III. Une efficacité « America first » face à l’illusion du consensus
A. L’efficacité décisionnelle : mythe ou réalité ?
Les partisans du Conseil de la paix soulignent sa rapidité et sa capacité à débloquer des situations figées. En contournant les lourdeurs procédurales de l’Onu, les États-Unis peuvent agir vite, imposer des solutions et obtenir des résultats visibles à court terme.
Cependant, cette efficacité est souvent plus médiatique que structurelle. Les succès annoncés reposent sur des équilibres fragiles, peu institutionnalisés et fortement personnalisés.
B. Le consensus multilatéral comme frein ou comme garantie ?
Le consensus est présenté par Trump comme un frein à l’action. Pourtant, il constitue aussi une garantie de durabilité et de légitimité. En l’absence de consensus, les accords imposés sont contestés, fragilisés et parfois ouvertement sabotés par les acteurs exclus.
Le Conseil de la paix, en marginalisant les autres puissances et les organisations régionales, crée les conditions de résistances latentes, voire de conflits différés.
C. Une paix asymétrique et instable
La paix produite par le Conseil de la paix est fondamentalement asymétrique : elle reflète le rapport de force plutôt que l’équilibre des intérêts. Cette asymétrie nourrit un ressentiment durable et renforce la perception d’un ordre international injuste.
À long terme, cette logique risque d’éroder la crédibilité des États-Unis eux-mêmes, en les enfermant dans une posture de gestionnaire coercitif du désordre mondial.
Conclusion – Du Léviathan américain à la crise de la paix globale
Le « Conseil de la paix » initié par Donald Trump ne constitue pas une simple innovation tactique, mais une rupture paradigmatique. En substituant à la paix normative une paix transactionnelle, il transforme profondément la grammaire de la sécurité internationale.
Cette approche peut produire des résultats ponctuels, alignés sur les intérêts américains, mais elle fragilise l’idée même de paix comme bien commun mondial. Dans un monde multipolaire, marqué par la montée de nouvelles puissances et la fragmentation des normes, le Conseil de la paix apparaît moins comme une alternative viable que comme le symptôme d’une crise profonde du multilatéralisme.
La question demeure alors ouverte : la paix peut-elle durablement survivre lorsqu’elle devient un produit marchand, négocié dans un chaos hobbésien, sans autre horizon que l’intérêt du plus fort .
Enseignant-chercheur
Théodore C. Loko