La Nation Bénin...
Du 7 mars au 7 avril, l’exposition « Celles qui transmettent », aux Ateliers Coffi, met en lumière la richesse de la création féminine contemporaine. Dans le cadre de la Journée internationale des droits de la femme, plusieurs artistes plasticiennes proposent des œuvres qui interrogent la transmission, la spiritualité, la maternité et la résilience. Une exposition qui révèle la profondeur des regards féminins sur les dynamiques culturelles et sociales.
Dans l’atmosphère inspirante des Ateliers Coffi, l’exposition « Celles qui transmettent » rassemble plusieurs artistes plasticiennes autour d’un thème central, la transmission. Organisée dans le cadre de la Journée internationale des droits de la femme, cette initiative artistique met en avant des œuvres qui interrogent les cycles de vie de la femme, la mémoire culturelle, la résilience face aux défis sociaux, les expériences féminines, entre héritage culturel, spiritualité et résilience. À travers leurs œuvres, les artistes explorent les liens entre mémoire individuelle, héritage collectif et identité culturelle. Dans le calendrier culturel béninois, la période autour de la Journée internationale des droits de la femme devient chaque année un moment privilégié pour mettre en avant la contribution des femmes dans divers domaines de la vie publique. Dans ce contexte, l’exposition « Celles qui transmettent », s’inscrit dans une démarche artistique et citoyenne qui consiste à donner la parole aux femmes par le langage de l’art.
Princesse Keirath pour explorer les cycles de vie de la femme
Peinture, photographie ou encore compositions symboliques se rencontrent dans cette exposition qui réunit plusieurs artistes plasticiennes, parmi lesquelles Princesse Keirath, Ninon Aglingo, Sika da Silveira, Ogoun Falhone et l’Ivoirienne Y. Affiba. Toutes proposent des regards singuliers sur la condition féminine et sur les mécanismes souvent discrets par lesquels les femmes transmettent valeurs, traditions et savoirs. Au-delà de la simple célébration, l’exposition pose une question essentielle. Que signifie transmettre lorsqu’on est femme dans les sociétés contemporaines africaines ? Les réponses apportées par les artistes sont multiples. Elles évoquent à la fois la mémoire des ancêtres, les transformations sociales, les luttes intimes, mais aussi la force créatrice qui permet de transformer les épreuves en expériences de vie.
Pour l’artiste plasticienne Princesse Keirath, la création artistique devient un espace de réflexion sur les différentes étapes de la vie féminine. Son travail met notamment en lumière des réalités souvent peu abordées dans les discours publics, comme la ménopause ou la charge mentale dans le mariage. Selon elle, la ménopause est trop souvent perçue comme une simple fin du cycle menstruel, synonyme de repos pour la femme. Or, cette période correspond à une phase de transformations profondes. « La ménopause est une phase où la femme est confrontée à d’autres défis. Des bouleversements hormonaux, émotionnels et psychologiques. Elle peut traverser des moments de doute, des sautes d’humeur, des sensations de chaleur ou de froid. C’est une période où elle a besoin de compréhension et de soutien », explique l’artiste. À travers ses œuvres, elle cherche ainsi à attirer l’attention du public, notamment des hommes, sur la complexité du parcours féminin. Son travail évoque également la pression sociale liée au mariage, souvent vécue par les femmes dans de nombreuses sociétés africaines. « Avant même le mariage, l’avis de la femme n’est pas toujours pris en compte. Parfois, il s’agit de mariages négociés ou imposés, ou encore d’une pression sociale qui pousse à se marier parce que les autres le font. Cette pression peut affecter la santé mentale », souligne-t-elle. Pour l’artiste, l’art doit servir à ouvrir le dialogue sur ces réalités invisibles, afin de favoriser une meilleure compréhension des défis que traversent les femmes au fil de leur existence.
Sika da Silveira en hommage aux gardiennes du sacré
Autre regard artistique, celui de la plasticienne Sika da Silveira, qui présente une série de cinq œuvres intitulée « Gardienne du temple». À travers la photographie et la peinture, elle rend hommage aux femmes prêtresses du Vodun, ces figures souvent discrètes mais fondamentales dans l’organisation des pratiques spirituelles. « Dans les familles béninoises, nous avons presque tous des initiés ou des divinités liées au vodun. On met souvent les hommes en avant, alors que les femmes jouent un rôle essentiel dans les couvents», explique l’artiste. Selon elle, ces femmes sont les véritables dépositaires de la mémoire rituelle. Elles transmettent les chants, les danses, les invocations et les codes spirituels qui structurent les cérémonies. L’une de ses œuvres représente une femme enracinée dans un tronc d’arbre. Ce symbole, explique-t-elle, renvoie à la notion de mémoire. « Les arbres matures sont des gardiens du temps. S’ils pouvaient parler, ils raconteraient tout ce qu’ils ont vu depuis leur naissance. Les femmes prêtresses jouent un rôle similaire dans la transmission des savoirs spirituels », souligne-t-elle. Par cette métaphore visuelle, l’artiste rappelle que les traditions spirituelles reposent largement sur le rôle silencieux mais déterminant des femmes.
Dans un registre différent, la plasticienne Ninon Aglingo explore les thèmes de la féminité, de l’identité et de la mémoire culturelle. Originaire de Kétou, son travail s’inspire profondément du patrimoine culturel local et de l’héritage des ancêtres. « Mon travail parle de la femme comme matrice. C’est elle qui porte la vie, qui éduque et transmet les valeurs qui façonnent l’humain de demain », explique-t-elle. Ses œuvres exposées dans « Celles qui transmettent » mettent en scène des symboles puissants comme une fenêtre ouverte sur les ancêtres, des fleurs représentant la beauté et la dignité féminine, ou encore un fil rouge symbolisant le sang et la continuité entre la mère et l’enfant. À travers cette démarche, l’artiste souhaite rappeler que la transmission familiale et culturelle repose largement sur les femmes, souvent premières éducatrices et gardiennes des traditions. Venue de Côte d’Ivoire, l’artiste Y. Affiba participe pour la première fois à une exposition au Bénin. Sa présence témoigne de l’ouverture régionale de la scène artistique béninoise. Elle raconte que son voyage artistique au Bénin est né d’un rêve, celui de rencontrer le peintre Charbel Coffi. « J’ai découvert le Bénin l’année dernière. Mon rêve était de rencontrer Charbel Coffi et il s’est réalisé ici. Cette rencontre m’a permis de faire une résidence artistique et aujourd’hui j’expose pour la première fois au Bénin», confie-t-elle. Touchée par la cause des femmes, elle affirme néanmoins privilégier une approche humaniste. « Je ne me définis pas comme une militante. Pour moi, toute cause humaine mérite l’attention de tous. La souffrance d’un être humain devrait nous concerner collectivement », affirme-t-elle.
Regard admiratif
Pour Charbel Coffi, initiateur de l’exposition, la démarche consiste avant tout à créer un espace d’expression libre pour les femmes artistes. « Nous avons l’habitude d’organiser une exposition autour de la Journée internationale des droits de la femme. L’objectif est de célébrer la femme dans toute sa dimension et de lui permettre d’exprimer, à travers l’art, ses frustrations, ses joies et ses aspirations », explique-t-il. Selon lui, l’art constitue un moyen puissant de dénoncer certaines injustices ou de révéler des réalités peu visibles. « Il faut prendre le temps de regarder les œuvres et d’écouter ce que les artistes disent à travers elles. Comme on le dit souvent, la femme est la mieux placée pour parler d’elle-même », insiste-t-il.
L’exposition suscite un vif intérêt auprès du public. Pour Marina Edjrokinto, l’une des visiteuses, la découverte est particulièrement enrichissante. «C’est magnifique. J’ai découvert des artistes incroyables. Je suis très fière de pouvoir connaître davantage les artistes béninois», confie-t-elle. Son témoignage traduit l’impact positif de l’exposition sur la valorisation de la création artistique locale. Le plasticien Éric Ahouansou voit également dans cette exposition une initiative importante pour la promotion de l’art au Bénin. Selon lui, la galerie Les Ateliers Coffi joue un rôle pionnier dans la valorisation des artistes. « Depuis que je suis au Bénin, je n’ai jamais vu une galerie promouvoir les artistes de cette manière. Consacrer une exposition entière aux femmes est une excellente idée », affirme-t-il. Il estime que les œuvres exposées témoignent d’un travail sérieux et d’une véritable maturité artistique.
La voix des femmes s’expose
Au-delà de la diversité des styles et des inspirations, l’exposition «Celles qui transmettent » révèle un fil conducteur : la transmission comme force vivante. Les œuvres explorent la circulation invisible entre mémoire individuelle et héritage collectif. Elles montrent que transmettre ne signifie pas seulement préserver, mais aussi transformer, réinterpréter et réinventer. Ainsi, l’exposition donne à voir des pratiques artistiques où la création devient un espace de passage entre les générations, les territoires et les imaginaires. Parmi les thématiques abordées dans l’exposition figure également celle de la résilience. L’art devient ainsi un espace de reconstruction et d’élévation.
À travers leurs œuvres, ces artistes rappellent que les femmes ne sont pas seulement les gardiennes de la mémoire. Elles sont aussi les architectes de l’avenir. En offrant un espace de visibilité à ces voix artistiques féminines, l’exposition « Celles qui transmettent » confirme que l’art peut être à la fois un lieu de célébration, de questionnement et de transmission. Un lieu où les histoires individuelles deviennent patrimoine collectif, et où la création ouvre de nouvelles perspectives pour repenser la place des femmes dans la société contemporaine.
À travers leurs œuvres, les artistes explorent les liens entre mémoire individuelle, héritage collectif et identité culturelle