La Nation Bénin...
Plasticien inclassable, Charbel Coffi construit une œuvre où la matière dialogue avec le spirituel, où la discipline du corps soutient l’exigence de l’esprit. Entre pigments naturels, foi intérieure et refus du compromis, son parcours dessine le portrait d’un artiste pour qui créer relève autant de l’endurance que de la révélation.
A l’état civil, il se nomme Coffi Toussaint Charbel Houadjèto. Dans le monde de l’art, il est simplement Charbel Coffi. Un nom devenu, au fil des années, une signature reconnaissable dans le paysage des arts plastiques béninois. Mais avant la reconnaissance, avant les expositions et les séries marquantes, il y a eu le silence, le retrait et un long compagnonnage avec la création.
Chez Charbel Coffi, l’art ne commence pas à une date précise. Il s’enracine dans l’enfance, dans ce besoin irrépressible de dessiner, de toucher, de manier la matière. « J’ai toujours voulu créer », dit-il simplement. Très manuel, instinctivement attiré par les formes et les textures, il explore très tôt le dessin comme un langage naturel. Ce n’est qu’en 2003 qu’il prend la décision fondatrice de structurer sa pratique, de développer des thématiques, de donner un sens conscient à son geste artistique.
Son tout premier support n’est pas une toile accrochée dans une galerie, mais le mur de sa chambre. Un espace intime, presque clandestin, où l’artiste en devenir expérimente, cherche, se construit. De ce mur, il passe progressivement à la toile, développant au fil des années une pluralité de techniques et d’identités plastiques. « J’ai essayé beaucoup de choses avant de trouver ce que les gens connaissent aujourd’hui», confie-t-il. Pendant près de dix-neuf ans, Charbel Coffi peint dans l’ombre. Il travaille sans exposer, sans montrer, sans chercher le regard de l’autre. Une démarche rare dans un milieu où la visibilité est souvent considérée comme une condition d’existence. Pour lui, l’œuvre devait d’abord « arriver », atteindre une maturité intérieure avant d’être confrontée au public. Cette exigence personnelle, presque radicale, façonne son rapport à l’art et à lui-même.
Le tournant…
Le tournant survient le jour où un ancien du milieu, de passage chez lui, découvre l’ampleur du travail accumulé. Sa réaction est glaciale. « Qu’est-ce que tu fais à la maison avec toutes ces œuvres ? » Face à l’argument du manque de préparation, l’aîné l’invite à sortir, à fréquenter les vernissages, à confronter son travail à celui des artistes reconnus du pays. L’exercice est décisif. Après la visite d’un vernissage, une question simple est posée : « Qu’est-ce qui t’a impressionné ? » La réponse, tout aussi directe, tombe : «Rien.» Ce moment agit comme une révélation. Si le travail peut tenir face à ce qui se fait de mieux sur la scène nationale, alors il est temps d’assumer.
Mais Charbel Coffi ne choisit pas la voie la plus simple. Fidèle à une promesse faite à lui-même depuis l’enfance, il décide que sa première exposition se tiendra dans sa propre galerie. Ainsi naissent les Ateliers Coffi, un espace à la fois de création, de réflexion et de diffusion. Cette entrée en scène ne se fait pas avec les œuvres du passé. L’artiste refuse de revenir sur ses anciennes productions. Il choisit au contraire de marquer ce nouveau départ par une thématique forte, à savoir le changement climatique. Une série qui interroge les bouleversements du monde, leur matérialité, leurs impacts visibles sur l’environnement et sur l’humain. Une première étape, encore très physique, dans une œuvre en constante mutation.
Entre la terre et le sacré
Dans l’atelier de Charbel Coffi, rien n’est laissé au hasard. Ni la couleur, ni la matière, ni le temps. Chaque toile semble porter en elle une histoire plus vaste que sa dimension, une tension silencieuse entre la terre et le sacré, entre le corps éprouvé et l’âme écoutée. Ici, l’art n’est pas un décor, mais une discipline de vie.
Chez Charbel Coffi, la création ne procède pas de l’urgence. Elle naît du retrait. Pour cet artiste plasticien, voyager dans le passé, le présent et le futur n’est pas une performance intellectuelle, mais un état de disponibilité intérieure. «Il faut se retirer du brouhaha pour pouvoir se connecter », confie-t-il. Comme le rêveur qui s’abandonne au sommeil, l’artiste s’éloigne consciemment du bruit du monde pour accéder à d’autres strates de perception. Ce retrait, Charbel le pratique à travers la méditation, le silence, parfois le sommeil, parfois l’éveil immobile. Dans ces moments suspendus, il dit entendre et voir ce que son entourage ne perçoit pas.
Loin d’un geste mystique spectaculaire, il décrit un processus intime, presque ascétique, où l’esprit devient réceptacle d’émotions et de sensations. La méditation apparaît ainsi comme la matrice de son œuvre, le point de départ d’une création qui s’enracine autant dans le spirituel que dans le sensible. Contrairement à de nombreux artistes qui consignent leurs visions par des croquis ou des notes, Charbel Coffi fonctionne autrement. Il revendique une mémoire capable d’emmagasiner ces images fugaces, ces fragments de rêves ou de révélations, jusqu’au moment propice de leur transposition. « Quand ça arrive, ça ne reste pas longtemps », explique-t-il, conscient de la fragilité de ces instants. Il s’agit alors d’atteindre rapidement l’atelier, de retrouver un cadre favorable pour libérer, sur la toile, ce qui a été reçu intérieurement.
Dans un paysage artistique béninois en pleine effervescence, Charbel Coffi s’impose ainsi par une démarche singulière, à la frontière de l’art, de la mémoire et du spirituel. Un artiste qui ne se contente pas de représenter le monde, mais qui tente, humblement, d’en capter les vibrations invisibles.
Une œuvre née de la terre et du spirituel
L’un des éléments les plus marquants de son travail réside dans ces écritures énigmatiques qui traversent ses œuvres. Des signes, des graphies, des lignes qui ressemblent à des langues sans alphabet connu. Longtemps, l’artiste lui-même les a considérées comme une forme d’abstraction pure, insaisissable, ouverte à toutes les interprétations. « L’abstraction veut dire tout et rien à la fois », affirme-t-il, soulignant la liberté qu’elle offre autant à l’artiste qu’au regardeur. Pourtant, un événement est venu bouleverser cette lecture. Lors d’une exposition, un visiteur étranger, finlandais en l’occurrence, s’arrête devant ses toiles. Il cherche à comprendre s’il s’agit d’une langue qu’il maîtrise, au point d’en reconnaître les signes. Pour la première fois, quelqu’un semblait lire et comprendre ces écritures que Charbel produisait sans en connaître le sens.
Le choc est profond. Dès lors, d’autres visiteurs, venus d’horizons linguistiques différents, affirment à leur tour reconnaître des langues qu’eux seuls comprennent. C’est ainsi que Charbel Coffi prend conscience d’une dimension inattendue de son travail : il écrit des langues qu’il ne maîtrise pas, lui qui n’écrit consciemment qu’en français. Une expérience qu’il peine à qualifier lui-même. Cette écriture devient alors moins un ornement plastique qu’un canal, une forme de transmission dont le sens échappe partiellement à celui qui la produit. Derrière ces signes indéchiffrables pour le commun des mortels se pose inévitablement la question du message. Y a-t-il, au-delà de l’esthétique, une parole à transmettre ? Charbel Coffi n’impose aucune réponse. Il laisse cette interrogation ouverte, comme ses toiles. Peut-être l’essentiel n’est-il pas de comprendre, mais de ressentir.
Du langage du corps aux couleurs
Le travail de Charbel Coffi repose sur une relation étroite à la matière. Pigments naturels, kaolin, latérite, éléments bruts issus de la terre constituent la base de son processus créatif. Ces matériaux donnent naissance à des craquelures caractéristiques, marques du temps, de l’attente et de la transformation lente. Le rythme de création n’obéit à aucune règle fixe. Une œuvre peut mûrir pendant plusieurs années, comme elle peut surgir en quelques jours. Tout dépend de la réception intérieure et de la disponibilité de l’artiste. La couleur occupe également une place centrale dans son langage. Le bleu, omniprésent, visible ou dissimulé, en est la clé de voûte. Pour Charbel, le bleu incarne la crainte de Dieu. Non pas une peur, mais une conscience, une sagesse qui oblige à se ressaisir. Il est aussi la couleur de la royauté, de l’immensité, de l’univers. Même lorsqu’il est camouflé, posé sur le jaune pour faire naître le vert, le bleu est là, comme une foi intime, invisible mais structurante.
Chaque toile devient ainsi un espace de dialogue entre le visible et l’invisible. Les thématiques abordées par l’artiste sont multiples et profondément ancrées dans les réalités contemporaines : changement climatique, perte de l’identité, réconciliation culturelle, lâcher-prise… Autant de sujets qui traversent son œuvre sans jamais la fragmenter. Pour lui, ces questions sont indissociables. Le climat concerne l’humanité entière. L’identité interroge les racines et les ruptures. La réconciliation tente de réparer ce qui a été brisé. Le lâcher-prise touche directement à l’intime.
Un travail à la fois social, humain, spirituel et universel
Cette cohérence se prolonge dans son rapport au milieu artistique. Charbel Coffi revendique une autonomie créative radicale. Pendant près de dix-neuf ans, il a volontairement évité les vernissages et les expositions de ses pairs afin de préserver la pureté de son imaginaire. Non par mépris, mais par exigence. Regarder trop intensément le travail des autres, dit-il, risque de polluer ce que l’on reçoit intérieurement.
Aujourd’hui encore, il maintient une distance mesurée. Il peut passer brièvement à un événement, puis repartir. Cette discipline explique en partie la singularité de son œuvre, souvent perçue comme immédiatement identifiable. Sa vision de l’art et de sa diffusion est profondément humaine. Ses œuvres ne sont pas destinées à une élite. Elles s’adressent à tous, avec une conscience aiguë des réalités sociales. Il affirme même que certaines œuvres appartiennent déjà à ceux pour qui elles ont été peintes. Lorsqu’il ressent ce lien, l’argent devient secondaire. Le spirituel, dit-il, ne se vend pas, parce qu’il relève de la grâce. Cette position, en apparence paradoxale, explique à la fois sa générosité et sa fermeté sur les prix. Ce qui est spirituel a une valeur inestimable et ne peut être bradé. Aujourd’hui, les œuvres de Charbel Coffi voyagent à travers de nombreux pays. Les retours sont majoritairement positifs et souvent empreints de curiosité. Beaucoup cherchent à rencontrer l’artiste, à comprendre l’origine de cette technique rare, de cette écriture plastique peu commune.
Au-delà du silence et de la méditation, Charbel Coffi puise aussi son inspiration dans le réel, dans la vie qui l’entoure. Sa série «Les moments de la vie», présentée notamment aux Ateliers Coffi, prend d’abord racine dans son histoire personnelle avant de s’élargir aux récits de ceux qui croisent son chemin. « Les gens viennent me parler, me raconter ce qu’ils vivent », explique-t-il. Au fil du temps, certaines thématiques reviennent, portées par des personnes différentes, à des périodes similaires. De ces récurrences naît une réflexion plus large, qui l’amène à explorer de nouveaux territoires artistiques. Ainsi émerge une série consacrée à l’impact des astres sur les êtres humains, et plus particulièrement sur ceux qu’il appelle « les élus ».
Ses passés qui lui collent à la peau
Avant de s’ancrer pleinement dans les arts plastiques, le parcours de Charbel Coffi s’est construit sur d’autres terrains d’expression, en apparence éloignés de la peinture, mais profondément complémentaires: le mannequinat et le sport. Deux univers qui ont façonné son regard, son rapport au corps, à la discipline et à la présence. Il affirme sans détour que ces expériences antérieures continuent d’irriguer son travail de plasticien.
De la mode, il retient une vérité souvent tue dans le monde de l’art : « On n’achète pas seulement une œuvre, on achète un artiste », soutient-il. L’image, l’attitude, la manière d’être au monde participent de la réception du travail. L’extravagance assumée, la singularité visuelle, la capacité à incarner sa propre démarche deviennent alors des extensions naturelles de la création. Comme dans une vitrine, l’artiste expose aussi une posture, une identité, un récit vivant. L’ancien mannequin et ancienne gloire du taekwondo trace ainsi une ligne directe entre cet art passé et sa nouvelle discipline. Le sport, quant à lui, lui a légué ce que la création exige de plus rude : la discipline et l’endurance. Ancien coach sportif, Charbel Coffi sait ce que signifie tenir, résister, aller au-delà de la fatigue. Cette rigueur se transpose directement dans l’atelier, où les journées peuvent commencer à l’aube et se prolonger jusqu’au lendemain, sans interruption. Lorsque l’inspiration est là, elle ne prévient pas et ne s’arrête pas sur commande. Il faut alors avoir le corps et l’esprit entraînés à suivre, à ne pas céder à l’épuisement.
Si le spirituel reste, selon lui, le socle de toute chose, le sport lui a appris à rester droit, à encaisser, à durer. Aujourd’hui encore, il continue d’exercer comme coach, non plus dans une logique marchande, mais par souci de transmission et de solidarité : aider ceux qui n’en ont pas les moyens, corriger les gestes dangereux, éviter des blessures irréversibles. Cela lui permet de rester fidèle à sa philosophie, selon laquelle le partage doit primer sur le gain. Cette connaissance fine du corps, acquise au fil des années, trouve naturellement sa place dans son œuvre plastique. Sa connaissance intime de l’anatomie nourrit directement sa création. Dans des séries comme «Langage du corps», les figures aux muscles affirmés, aux courbes maîtrisées, témoignent d’une compréhension profonde du mouvement et de la structure corporelle. Le corps n’y est jamais décoratif. Il est porteur de sens, de tension, de message.
Pour Charbel, le corps, l’esprit et la matière dialoguent sans cesse. Et c’est peut-être là que se situe la clé de son œuvre: un art forgé dans l’effort, habité par le spirituel, nourri par l’humain et porté par une discipline silencieuse qui ne cherche pas à séduire, mais à durer. Chez Charbel Coffi, l’art ne se consomme pas, il se rencontre. Forgée dans la rigueur, portée par la foi et nourrie par l’humain, son œuvre avance sans tapage, mais avec une constance rare. Elle rappelle que créer, loin des modes et des artifices, reste avant tout un acte de responsabilité intérieure, un engagement à tenir et à transmettre.
Espace de dialogue entre l’humain et l’invisible
Quand on approche et que l’on hume l’œuvre de Charbel Coffi, on se rend à l’évidence que tout est lié. Les couleurs récurrentes, les signes, les silences participent d’un même langage. Un langage qui ne cherche pas toujours à être compris, mais ressenti. Son œuvre invite moins à la lecture qu’à l’écoute intérieure, faisant de chaque toile un espace de dialogue entre le visible et l’invisible. « Quand on parle de spirituel, beaucoup pensent au voudun ou à des pratiques mystiques. Ce n’est pas le cas », précise-t-il. Pour lui, le spirituel renvoie d’abord à la voix intérieure, à cette pensée intime que chacun porte en soi. Une voix que l’on écoute trop rarement, mais que Charbel Coffi a décidé de placer au cœur de sa création.
Faire de cette voix un allié, c’est ouvrir la possibilité de naviguer entre les temps, de convoquer le passé, d’anticiper le futur, de dépasser l’instant présent. C’est aussi inscrire son art dans une dimension plus introspective, plus universelle. C’est pourquoi il conçoit la peinture comme un espace de dialogue entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’humain et l’invisible. Ainsi se dessine le portrait d’un artiste exigeant, un créateur pour qui l’art n’est ni une simple esthétique ni un effet de mode, mais une manière d’habiter le monde et d’en interroger les profondeurs.
Cette exigence intérieure se reflète également dans la manière dont Charbel Coffi a bâti, au fil des années, l’autorité et le rayonnement de sa galerie. Devenue un véritable carrefour, un lieu de passage presque obligé pour de nombreuses personnalités, elle ne doit pas son aura au hasard ni à un réseau artificiel. Elle est le fruit d’une discipline de travail rigoureuse et d’un refus catégorique de la médiocrité. L’artiste le dit sans détour : il ne sait pas faire les choses à moitié. Chaque exposition est pensée, construite, exécutée avec le même souci du détail et de la qualité. Au fil de son parcours, Charbel occupe une place suffisamment affirmée. Sans jamais revendiquer ni désigner qui que ce soit, il reconnaît percevoir, ici et là, des échos de son travail chez certains de ses aînés.
Un artiste de la durée
Dans sa technique, dans son rapport aux pigments, aux craquelures, au spirituel qui traverse chaque œuvre, Charbel Coffi revendique une singularité farouche. Son obsession n’est pas de se comparer, encore moins de ressembler, mais de rester fidèle à une voie personnelle, exigeante, parfois inconfortable, mais profondément assumée. Ses œuvres ne sont pas destinées à une élite, encore moins réservées à un public occidental, précise-t-il. Elles s’adressent à tous, avec une conscience aiguë des réalités sociales.
Sa galerie, devenue au fil du temps un lieu de passage incontournable, attire artistes, personnalités et visiteurs de tous horizons. Ce rayonnement ne doit rien au hasard. Il est le fruit d’un travail rigoureux, d’un refus de l’« à-peu-près » et d’une volonté affirmée de produire l’excellence en Afrique sans tutelle extérieure. Pour Charbel Coffi, l’idée selon laquelle ce qui est bien fait viendrait nécessairement d’ailleurs est une illusion à déconstruire.
Au final, Charbel Coffi apparaît comme un artiste de la durée. Un créateur forgé dans l’effort, habité par le spirituel, guidé par une discipline intérieure exigeante. Son œuvre ne cherche pas à séduire immédiatement, mais à toucher juste, à transmettre, à rester. Un art qui ne crie pas, mais qui insiste. Et qui, dans le silence de la matière et la profondeur du bleu, continue de rappeler que créer est avant tout un acte de conscience.
Au-delà du silence et de la méditation, Charbel Coffi puise aussi son inspiration dans le réel, dans la vie qui l’entoure