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Entre déni et réalité quand la santé mentale vacille: Agir à temps ou faire face à l'irréparable plus tard

Santé
Christelle Eugénie Gnimassou Christelle Eugénie Gnimassou

Souvent minimisés, mal compris ou dissimulés derrière le silence, les troubles de la santé mentale peuvent évoluer insidieusement jusqu’au point de rupture. Dans cette interview, Christelle Eugénie Gnimassou, coach et praticienne en Intelligence émotionnelle certifiée, éclaire sur les réalités des blessures émotionnelles, de la dépression et de la souffrance psychologique. Reconnue comme une pionnière de la lutte contre la dépression et de la prévention du suicide au Bénin, elle partage son expérience de terrain, son engagement en faveur de la guérison intérieure et l’urgence de renforcer les actions de prévention, d’éducation émotionnelle et de transformation intérieure avant qu’il ne soit trop tard.

Par   Lhys DEGLA, le 13 févr. 2026 à 08h35 Durée 3 min.
#Santé mentale

Pourquoi les troubles psychologiques restent-ils encore largement négligés en Afrique, notamment en Afrique de l’Ouest ?

Je voudrais évoquer cinq raisons principales. La première, c’est la confusion entre santé mentale et « folie ». L’accompagnement m’a montré que les gens n’ont pas peur de la pauvreté ni même d’une mort subite mais le mot « folie » suscite une véritable phobie. Cette peur les pousse à nier catégoriquement l’existence des troubles psychologiques et des blessures intérieures. Plutôt que de consulter, certains préfèrent attendre que la situation s’aggrave parce que pour eux consulter c’est confirmer qu’ils sont en train de faire la folie.

La deuxième raison, c’est la pauvreté. Même quand certains reconnaissent leur souffrance, leurs revenus ne couvrent souvent même pas leurs charges de base. Et la santé mentale devient secondaire, car la survie quotidienne passe avant tout.

La troisième raison, c’est la peur du jugement. Dans beaucoup de familles en Afrique, on nous a appris à être forts et à supporter la douleur. Quand des troubles psychologiques apparaissent, l’individu se sent incompris et faible alors qu’en réalité recourir à de l’aide demande beaucoup de courage.

La quatrième raison, c’est le manque de professionnalisme de certaines structures. Certaines personnes préfèrent se taire par peur d’être moquées ou que leur douleur soit minimisée ou que leur historie soit divulguée sans leur consentement.

Enfin, la cinquième raison : ce sont les normes culturelles et sociales. Dans certaines communautés, exprimer ses émotions ou parler de souffrance mentale est encore perçu comme un signe de faiblesse ou une atteinte à l’honneur familial ou encore quelque chose d’inexistant. Ces normes empêchent souvent les gens de chercher de l’aide à temps.

Mais les choses évoluent positivement. La jeunesse s’exprime davantage, les réseaux sociaux sensibilisent et de plus en plus de professionnels et d’initiatives locales travaillent à normaliser la santé mentale comme une véritable priorité de santé publique.

Quels sont les signaux d’alerte que l’entourage ignore le plus souvent avant qu’une crise n’éclate ?

L’isolement : Par exemple, une personne qui était souvent, joyeuse commence par s’isoler du jour au lendemain et devient silencieuse.

La fatigue constante : Quand une personne commence par répéter : « Je suis très fatiguée» et ceci tous les jours c’est un signe d’alerte car il s’agit là d’une fatigue émotionnelle.

La perte d’intérêt : Quand une personne commence à être désintéressée par rapport à tout ce qui lui faisait plaisir.

Il y a aussi des signes plus concrets comme des troubles du sommeil, la perte ou prise de poids, la baisse de performance au travail, ou la consommation excessive d’alcool.

Et enfin la phrase fétiche : « J’ai envie de disparaître. J’ai envie d’aller loin de ce monde ».

En quoi les tabous culturels, sociaux ou religieux freinent-ils la prise en charge des troubles psychologiques ?

Les tabous culturels, sociaux ou religieux freinent la prise en charge parce qu’ils créent de la peur des préjugés, de la honte autour de la souffrance psychologique. Laissez-moi vous dire que jusqu’à aujourd’hui, dans certaines communautés, parler de dépression, d’anxiété ou de traumatisme est encore perçu comme une faiblesse, une « folie », ou un manque de foi. Et parfois certains responsables interprètent cela comme la sorcellerie, la malédiction, la possession ou une attaque spirituelle. Et c’est ce  genre d’attitude qui constitue un frein pour la prise en charge psychologique.

La prière ne guérit pas tout. C’est comme quelqu’un qui souffre du paludisme sévère et reste sans rien faire avec l’intention que la prière seule va résoudre cela à cause de ce que la communauté enseigne.

On peut avoir la foi et reconnaître également qu’on doit se faire accompagner quand on ne se sent pas bien mentalement.

La comédienne sénégalaise Halima Gadji lors de son direct en 2025 a tenu des propos pendant une crise. Peuvent-ils refléter une part de vérité, ou relèvent-ils essentiellement des symptômes de la maladie ? Comment les interpréter avec discernement ?

Les propos tenus par Halima Gadji pendant sa crise peuvent refléter une part de vérité. Le cerveau a une mémoire ainsi que notre corps. Et quand vous vivez certaines douleurs, les émotions ressenties restent toujours même si vous essayez de les refouler. Et quand vous êtes réduits au silence, ces mêmes émotions que vous avez stockées et refusé de reconnaître ressurgissent avec une pression qui ne dépend plus de vous. Quand vous vivez une injustice c’est encore pire. Dans son cas, elle a vécu le viol. Cela confirme l’intensité de ses émotions refoulées et de son amertume.

Certes, dans une crise le cerveau est souvent surchargé et les pensées sont en mode pêle-mêle ainsi que la perception de certaines situations vécues, qui peuvent être déformées. Donc il fallait trouver le juste milieu. Ne pas jeter ces dires à la poubelle comme du délire et ne pas d’emblée tout prendre à cœur non plus.

Pour pouvoir les interpréter avec discernement, il faut déjà prêter une oreille attentive à la personne  sans jugement, pour mieux comprendre ce que ce moment révèle et sans minimiser ses émotions mais également orienter vers une prise en charge afin de protéger la personne surtout quand cela se déroule en direct.

La libération est la première chose dont une personne a besoin. L’écouter raconter une même histoire mille fois et continuer à se sentir importante, protégée.

Comment l’entourage peut-il agir concrètement et à temps pour prévenir l’irréparable ?

L’entourage doit avoir beaucoup d’amour à donner, pouvoir observer les signaux d’alerte, montrer à l’intéressé qu’il compte à ses yeux, lui rappeler il est les meilleurs moments de sa vie, ses belles réalisations, faire surtout preuve de patience et orienter la personne vers un spécialiste dans la mesure du possible.